15
La catastrophe
Amos fit sa toilette, se mit au lit et passa une très mauvaise nuit. Il réussit finalement à s’endormir, mais l’impression d’être surveillé persista longtemps.
Devenu extrêmement méfiant à cause des jeux de pouvoir et des mensonges des icariens, le garçon se remémora, avant de sombrer dans le sommeil, sa dernière conversation avec Aélig, sa rencontre avec l’oracle et son passage dans le Temple interdit. Il en vint rapidement à la conclusion que toute cette histoire ne le concernait pas et qu’il ferait mieux de prendre ses affaires et de profiter de la nuit pour fuir. Puis il songea à sa mission de porteur de masques. Sa tâche ne consistait-elle pas à rétablir l’équilibre du monde ?
Rétablir l’équilibre voulait aussi dire réinstaurer l’ordre et la paix, et, manifestement, cette cité en avait bien besoin ! Mais comment faire ? Amos ne pouvait accomplir de miracle en faisant disparaître les rivalités entre les grandes lignées des aigles huppés et celle des paons. Toute la Ville pourpre semblait corrompue…
« Sartigan m’a souvent dit que les poissons pourrissent d’abord par la tête ! pensa-t-il. Et je crois que la Ville royale et la Ville impériale sont saines. Le problème de la cité de Pégase, c’est sa tête ! Mais oui ! Les complications se trouvent au sein du gouvernement qui siège dans la Ville pourpre ! Il faudrait y implanter un nouveau gouvernement et, pour être certain de son efficacité, trouver un moyen de destituer ses dirigeants s’ils s’éloignent trop de leur devoir. Je suis sur une piste, il faudra que je l’approfondisse ! »
Au matin, la servante frappa à sa porte pour lui apporter son petit-déjeuner. Sur le plateau, il y avait aussi une lettre d’Aélig.
Cher Amos,
Je suis désolée de mon attitude d’hier soir. Comme je te l’ai dit, je te jure ne pas avoir commis d’actes moralement répréhensibles. La mort de père fut un malheureux accident ; son médecin pourra te le confirmer. Je comprends que tu puisses avoir des doutes, mais tu dois me faire confiance. J’ai maintenant de grandes responsabilités face aux icariens de la cité de Pégase et j’aurai besoin de toi à mes côtés. Si tu veux, retrouvons-nous dans le jardin près de la porte du Midi…
À bientôt.
Je t’aime.
Aélig.
« Franchement ! Cette fille pense que je suis véritablement stupide ! se dit Amos en bouillant de colère. Je n’arrive pas à croire qu’elle me parle de confiance alors que personne dans cette fichue ville n’a la moindre idée de ce qu’est l’honnêteté ! Je sais maintenant qu’elle a tué son père et je déteste qu’on essaie de me manipuler ! D’ailleurs, depuis le début de cette histoire, je suis beaucoup trop complaisant, beaucoup trop gentil. Il faut que je retrouve mes esprits, que j’éveille le véritable Amos Daragon en moi. Mon passage aux Enfers a dû faire naître en moi un besoin de calme et de tendresse, mais c’est terminé maintenant ! Si je ne mène pas ma vie, je deviendrai prisonnier de la vie et des volontés de ceux qui m’entourent… C’EST TERMINÉ ! »
Sous le coup de l’émotion, Amos saisit ses deux diamants et les serra fort dans les paumes de ses mains.
— JE SUIS UN PORTEUR DE MASQUES ! cria-t-il. JE NE SUIS PAS LE JOUET D’UNE REINE CAPRICIEUSE QUI SE MOQUE DE MOI !
Aussitôt, les pierres se mirent à bouillonner dans ses mains.
La magie des éléments pénétrait encore une fois dans le corps d’Amos en complétant, cette fois, le masque de l’air. Les diamants s’enfoncèrent dans les paumes du garçon en provoquant une désagréable sensation de froid intense. Un tourbillon de vent se forma autour de lui. La masse d’air, de plus en plus puissante, commença par déplacer les meubles, puis fit voler les fenêtres en éclats. Gagnant en force, la rafale fit bientôt exploser les portes de la terrasse et souffla la porte de la chambre. La grande baignoire de la salle d’eau se vida complètement et rejoignit, dans les airs, chaises, miroirs, rideaux et couvertures. Ce fut ensuite au tour des murs de se démantibuler. Briques et plâtre, colonnes décoratives et marbre blanc, tout se cassa dans un bruit infernal. Le tourbillon créé par le porteur de masques engloutit les trois pièces du dessus et aussi celles du dessous ! Finalement, c’est l’aile complète du bâtiment qui s’effondra et entra, morceau par morceau, dans la danse macabre. Amos, toujours dans l’œil de sa tornade, avait perdu la maîtrise de l’élément !
Un gigantesque cône avait pris place au-dessus de la cité et la bombardait de tous les côtés de centaines de débris. Servantes, cuisiniers, valets et invités évacuèrent le bâtiment à tire-d’aile en hurlant de terreur ! Apeurés, les habitants des palais environnants fuirent également pour sauver leur peau.
Rapidement, la Ville royale et la Ville impériale se vidèrent de leurs habitants, pendant que des milliers de curieux survolaient, malgré l’interdiction, la Ville pourpre. Le chaos régnait dans toute la cité de Pégase, et les soldats, débordés par l’attroupement des badauds, commencèrent à s’affoler. Ils ne tardèrent pas à dégainer leurs armes pour en menacer la foule.
Amos aurait dû prévoir que ses fortes émotions allaient inévitablement créer un vortex dévastateur. Déjà, il avait failli mourir en intégrant quatre pierres dans le désert d’El-Bab. Même chose lorsque les Phlégéthoniens lui avaient fait cadeau de deux citrines jaunes. Maintenant, cette violente intégration de deux diamants d’une si grande pureté, mêlée aux flux émotifs du porteur de masques, n’avait pu que produire une catastrophe.
Dans l’œil de la tornade, Amos sentit renaître en lui des forces que son voyage aux Enfers avait anéanties. Son séjour dans la cité infernale avait fait de lui un esclave souffrant et malade, un fou débridé aux yeux hagards ! Maintenant, ce serait différent ! Il reprenait sa vie en main, tout comme sa mission. Il retrouvait la force brute de ses pouvoirs en décuplant sa maîtrise du vent. Comme il l’avait fait avec le feu dans les Enfers, il devait arriver à mater Éole. Lorsqu’Amos avait ordonné au Phlégéthon de le laisser passer, la rivière de feu avait obéi. Aujourd’hui, c’était au tour de cette tornade de se soumettre à la volonté du porteur de masques.
Le tourbillon cherchait maintenant à se détacher d’Amos pour continuer ses ravages sur un bâtiment intact. Comme un animal enragé, il voulait s’attaquer à toute la cité de Pégase. Il grossissait de minute en minute en s’alimentant des vents des hautes altitudes. Tournant sur elle-même de plus en plus vite, la tempête était devenue un monstre furieux, une bête indomptable.
Amos réussit à retrouver sa concentration et essaya de se libérer de ses émotions. Il sentait toujours en lui la fureur de l’amour blessé, mais il devait reprendre ses sens et calmer l’envie qui le brûlait de tout ravager.
— Calme-toi ! Calme-toi…, demanda le porteur de masques à la tornade. Je t’en prie… calme-toi !
Loin de se laisser amadouer, le tourbillon redoubla de force. Ainsi, le vent exhortait Amos à le laisser agir, afin que la cité des menteurs et des meurtriers soit lavée de ses fautes. Tout détruire et tout reconstruire sur de nouvelles bases ! Voilà ce qui devait être accompli !
— Je t’en prie…, répéta Amos en s’adressant au vent. Ça ne sert à rien de tout raser ! La plupart des icariens ne méritent pas de perdre leurs maisons et leurs biens. Si je te commandais une chose pareille, je ne vaudrais pas mieux qu’une princesse qui assassine son père pour prendre le pouvoir…
Refusant toujours de se calmer, le tourbillon fit voler en éclats le pavillon des banquets et nettoya jusqu’au roc le magnifique jardin qui l’entourait. Partout, les icariens assistaient à la destruction de leur cité. La survolant de part et d’autre, des témoins voyaient le refuge royal pour la première fois. Malgré la menace des soldats qui tentaient de les empêcher de voler au-dessus de la Ville pourpre, des milliers de spectateurs stupéfaits regardaient la scène.
— Maintenant, commanda Amos avec autorité, tu te calmes… Je te l’ordonne ! Je suis ton maître et bien que ta fureur soit justifiée, j’exige que tu cesses immédiatement !
D’un coup, la tornade se résorba en laissant tomber sur la Ville pourpre des milliers de débris. Une pluie de morceaux de bois, de briques et de branches s’abattit lourdement sur le sol et endommagea le Temple interdit et quelques pavillons.
Il y eut alors un moment de silence lorsque les habitants de la ville découvrirent, au centre de ce qui avait été le vortex, le sans-ailes de leur reine. Il était là, devant eux, immobile et vulnérable.
— C’est lui ! hurla un icarien. C’est le rodick !
— Le grand dieu Pégase nous montre le coupable du désastre ! cria un autre. Occupons-nous de lui !
— Tuons-le !
— Tuons le sans-ailes et pillons la Ville pourpre ! Notre nouvelle reine ne mérite pas toutes ces richesses !
Dans la Ville pourpre, un violent soulèvement populaire explosa comme une bombe. La tornade venait de s’infiltrer dans le cœur des icariens et allait détruire la monarchie. Les soldats commencèrent à tirer des flèches dans la foule, mais ils furent vite submergés par la vague aérienne des icariens en colère. Le pillage commença par les palais les plus richement décorés. Les voleurs se ruèrent d’abord sur les objets d’or et d’argent, puis jetèrent leur dévolu sur les toiles, les tissus et les meubles. Des tapis de très grande valeur furent sauvagement déchirés et les lieux sacrés, profanés sans vergogne. Seul le bâtiment des gardiens du dogme fut épargné, les hommes-corbeaux l’ayant construit comme une forteresse. Solidement armés, les prêtres et les moines du temple décochèrent des volées de flèches qui eurent tôt fait de dissuader les audacieux.
Plusieurs émeutiers, armés de couteaux et de lances, s’élancèrent vers Amos. En réalité, ils s’en prenaient beaucoup plus au symbole que représentait le rodick qu’au porteur de masques lui-même. Le garçon leur avait été imposé par la nouvelle reine et, malgré tout le bien qu’ils pensaient d’elle, ce manque de respect les avait profondément blessés. La population voulait être entendue ! Tous les souverains avaient fait la sourde oreille trop longtemps, et la tempête ne pouvait plus être contenue.
Amos évita de justesse deux flèches et répliqua en jetant sur ses adversaires des flammes qui grillèrent leurs ailes. En s’aidant de ses nouveaux pouvoirs sur l’air, il repoussa trois autres assaillants avec une bourrasque qui les projeta violemment au sol. Prenant ses jambes à son cou, le porteur de masques courut pour tenter de se mettre à l’abri sous une pergola remplie de lierre.
« J’éviterai peut-être les flèches si je m’abrite sous ces plantes ! » pensa-t-il en pleine course.
Malheureusement, le porteur de masques ne fut pas assez rapide et deux flèches lui traversèrent le mollet droit. Il trébucha violemment dans une roseraie et s’écorcha le visage et les mains. Ensanglanté et boitant, il reprit sa course vers la pergola. Pour se donner un peu d’avance, il lança une rafale de vent qui déséquilibra ses poursuivants. Une lance perdue se ficha alors dans le sol juste devant lui. Amos s’en saisit aussitôt et fit volte-face, sa nouvelle arme en main, pour affronter ses ennemis. Prêt à enflammer le jardin pour faire cuire les icariens, il vit soudain un homme-oiseau se transformer en statue de pierre en plein vol avant de s’écraser en se brisant en mille morceaux. Puis le phénomène se répéta une deuxième, une troisième et une quatrième fois.
Tous les autres icariens finirent par se poser sur le sol. Contre toute attente, ils refermèrent leurs ailes et se prosternèrent devant le porteur de masques en tremblant.
Ne comprenant pas ce qui arrivait, Amos se retourna et aperçut, à travers les rayons du soleil, la silhouette d’une créature aux ailes ouvertes. Elle se tenait debout sur la pergola, bien droite, les mains sur les hanches. Ses cheveux dorés s’agitaient.
— On te perd à El-Bab en pleine catastrophe et voilà qu’on te retrouve ailleurs, en plein milieu d’une autre catastrophe ! dit une voix familière. Décidément, mon ami, tu causes vraiment des ennuis !
— Mais qui êtes-vous donc ? demanda Amos, aveuglé par le soleil. On se connaît, non ?
— D’accord, petit malin ! reprit la voix. Je te donne trois indices ! Je mange des insectes, je nage mieux que toi et quand je fais un clin d’œil, on s’en souvient longtemps. Si tu ne trouves pas la bonne réponse dans la prochaine seconde, je demande à Béorf de te botter le derrière !
— NON ! s’écria Amos. MÉDOUSA ! WOW ! C’EST TOI !
— Ah là là…, fit la gorgone en rigolant, tu détruis une ville et tu ne penses même pas à inviter les copains ! Allez, dis bonjour à tes amis !
Médousa désigna du doigt un objet volant dans le ciel et Amos reconnut aussitôt la flagolfière ! À son bord, Lolya et Béorf lui faisaient de grands signes.
Amos éclata alors en sanglots.
— Imagine le temps qu’il a fallu pour convaincre Béorf de monter là-dedans ! lança la gorgone. Attrape-moi !
Médousa se lança dans les bras de son ami qui, toujours en larmes, la serra de toutes ses forces.
— Je suis tellement content que vous soyez là ! Tellement, tellement content, tu ne peux pas savoir ! Je n’arrive pas à croire que vous êtes là ! Vous êtes bien là ! ! !
— Maelström n’a pas pu venir. Il est resté pour veiller sur Geser qui a eu un léger accident d’éclair. Je te raconterai. Mais avant, tu pourrais peut-être m’expliquer tout ça ?
Dans la Ville pourpre, l’immobilité avait remplacé le tumulte. Les icariens, soldats comme servantes, prêtres ou simples habitants de la cité, tous étaient à genoux devant Amos et Médousa. Tête baissée, ils n’osaient plus bouger une plume.
— Ce doit être à cause de mes nouvelles lurinettes ! lança Médousa. Je savais qu’elles feraient beaucoup d’effet !